Débranchons IRL

Les loisirs sont devenus des plateformes de débat politique. Il est temps que nous en reprenions le contrôle et que nous puissions à nouveau exploser des gobelins sans se prendre une leçon sur le tri sélectif en prime.

Trêve estivale

L’été a filé en un battement de cil et déjà la plage / montagne / camping des deux fougères semble bien loin. Pour beaucoup, l’été rime avec loisirs, détente, et anisette pour les plus polissons d’entre nous.

Ce temps béni, nous l’attendons avec trop peu de patience, car il annonce la fin de la période où nous devons réfléchir, contester, râler aux dîners de famille, bref, être français. Nous pouvons nous consacrer à notre bonheur, nos amis, nos proches. Et par un phénomène proche de la magie, les manifestations en tout genre prennent immédiatement fin, non par manque de temps mais par affaissement de la conviction, pour le plus grand soulagement de nos chères élites.

Si certains n’y verront qu’une grossière lâcheté, ce que l’on pourra tout de même concéder dans certains cas, on distingue, à égalité, une autre raison moins avouable mais tout aussi importante : le fait que nous ne sommes pas des machines, et qu’il est nécessaire, parfois, que nous fassions retomber la pression de nos cortex embrumés par des quotidiens trop denses, trop complexes ou trop lénifiants.

Les loisirs sont une part constitutive de notre mode de vie humain. Les jeux, les histoires, les distractions en tout genre nous permettent de nous évader et d’éviter, pendant un ou deux mois bénis, de s’extasier devant les merveilles que notre gouvernement a réussi à mettre en place dans un aussi court laps de temps.

échappée belle

C’est précisément ce que les jeux auraient du rester. Un des points fondamentaux de la culture geek est de proposer un panel de loisirs variés et aussi loin que possible du monde actuel. On pourra objecter que certaines nouvelles d’anticipation parlent en filigrane de notre époque si enrichie. Ou que certaines grandes œuvres de fiction nous font passer des messages en douce. Après tout, Tolkien n’était-il pas de gauche, à se défier de l’industrie lourde du sorcier maléfique Saroumane ? A moins qu’il n’ait été de droite, à prôner la défense de ses frontières et la responsabilité individuelle !

Acceptons toutes les pratiques culturelles de la Terre du Milieu !

lecture à choix multiples

En réalité, les œuvres de fiction fonctionnent comme des tests de Rorschach. Comme elles présentent un large panel d’idées et d’événements, ces œuvres majeures qui se déclinent en mondes sont des tests psychologiques parfaits, permettant à chacun d’y voir, comme dans un kaléidoscope, les parties qui arrangent le plus son système de pensée.

Le contexte reste interprétable en fonction des désideratas des fans : on peut écarter d’un simple coup d’épaule les visions racialistes de Lovecraft, père de Cthulhu, en avançant qu’il faut « séparer l’homme de l’œuvre », mais revendiquer les positions de J.K. Rowling lorsqu’elle prône l’accueil des migrants.

Or sur Internet, les algorithmes ont tôt fait de mettre les usagers des réseaux sociaux dans ce que l’on appelle des chambres d’écho : les opinions de chacun de sont dévoilés qu’à leurs pairs, et les recherches faites sur les moteurs ont tendance à ne proposer que des résultats avec lesquels l’individu est préalablement d’accord. Comme il est nécessaire de préserver une atmosphère positive, les contenus présentés sont en phase avec les opinions de l’utilisateur, renforçant sa croyance que tout le monde pense comme lui et lit les œuvres de la même manière. Le phénomène n’épargne pas les mondes geeks ni leur public, qui se retrouvent pris en tenaille par la politisation à outrance.

L’attaque des clones

Il faut avouer que la Team Progrès n’y est pas allée avec le dos de la main morte ces derniers temps.

Les attaques culturelles ont commencé très fort cette année, avec notamment la présentation de Captain Marvel telle une héroïne qui venait racheter les péchés masculinistes de la sphère geek, puis avec la relecture des œuvres classiques sous l’angle de la religion du Camp du Bien (le Seigneur des Anneaux qui aurait « bien besoin de diversité » selon les scénaristes de la future série Amazon), tout en investissant peu à peu le champ universitaire de la culture geek, comme par exemple avec la Queervention qui s’est tenue du 31 aout au 2 septembre à Rennes. Il semblerait, pour le Camp du Bien, que latter collectivement des gobelins ne suffise plus à justifier d’une après midi passée à lancer des dés et inventer des histoires. Il faut que ce soit fait dans un cadre écoconscient et divers, si possible en genrant sa grammaire et en n’offensant pas s.a.on fort.e délicat.e voisin.e de table.

Aujourd’hui, vous ne pouvez plus simplement choisir votre personnage, l’équiper du mieux que vous pouvez et partir à l’aventure sauver un monde au nom imprononçable. Aujourd’hui, il faut que votre héros qui sauve la princesse soit une personne handicapée transgenre non binaire et végan, qui, pour remporter la victoire, doit répartir équitablement les rations de quinoa bio. Et d’ailleurs, une princesse, c’est offensant. Ça sera un cube bleu, un peu rond quand même, mi ours mi trampoline.

Pacte de fiction

« Ya pas que la vraie vie dans la vie » était le premier slogan de la chaine NoLife, bien connue pour ses chroniques de jeux vidéo et ses diffusions de mangas. Cela résume correctement la pensée des arpenteurs de mondes imaginaires : l’œuvre de fantasy ou de science-fiction, quel que soit son support, se doit d’être apolitique. L’immersion demeure le critère premier pour déterminer la qualité d’une œuvre selon les critères de la culture geek.

Pour qu’un univers plaise et soit amusant, il faut qu’on puisse virtuellement ne jamais en sortir, d’où la recherche d’hypertexte et d’autres médias sur lesquels poursuivre la découverte de l’œuvre (par exemple Star Wars est une série de films, qui se déclinent aussi en comics, puis en fanfictions, puis en cartes à jouer, en jeux vidéo…). Le monde réel n’y a pas sa place, ses problématiques n’influent pas sur l’univers et vice versa. Lorsque que l’on joue à L’appel de Cthulhu, personne n’a envie de savoir ce que pense son voisin de table de la réforme des retraites ou de la dernière politique de décentralisation. A part pour de grandes thématiques telles que la liberté sur Internet ou le logiciel open source, les geeks adoptaient la devise de l’armée américaine concernant la question homosexuelle du « don’t ask, don’t tell ». Ou le moins élégant mais plus français « on s’en tape ».

Mais trois phénomènes ont convergé pour que cette paix tacite et Ô ! combien reposante vole en éclat.

La force tranquille

Tout d’abord, les geeks en eux-mêmes sont des individus relativement placides, peu enclins au conflit, et plutôt de bonne composition tant que vous ne lancez pas des sujets ultra polémiques tels que « qui est le meilleur super héros ? » ou « Georges Lucas est-il un saint ou une ordure ? ». On peut leur prêter une certaine naïveté face aux stratégies politiques du monde moderne. Lorsqu’on leur dit que le monde sera plus beau s’ils évitent d’utiliser tel ou tel mot, la plupart d’entre eux vont cligner des yeux deux fois, et poliment s’exécuter sans y prêter plus attention que cela.

Au regard des nouvelles politiques communautaires visant à transmuter tout le monde en un blob informe et offensé par le temps qu’il fait, ces dispositions d’esprit sont remarquablement pratiques pour le Camp du Bien, qui aura tôt fait de plonger les ludistes dans la marmite chauffante du Progrès, telles des grenouilles à cheveux roses et verts. (Par bonheur de plus en plus de geeks prennent la pilule rouge et rejettent en bloc les coupes de cheveux dénoncées par la convention de Genève. Pour la note d’espoir, c’est par ici).

Les mots magiques

Ensuite, les geeks sont eux-mêmes en partie responsable de leur asservissement à la temporalité de ce monde. La culture geek n’a pas toujours été appréciée du grand public, et notamment dans les années 80 et 90, où l’on associait sans vergogne le jeu de rôles à du satanisme et le jeu vidéo à de la violence et aux tueries de masse.

Afin de légitimer cette culture aux yeux du grand public, les geeks, porteurs de cette culture du jeu, ont entrepris de justifier leur loisir en employant les méthodes de la culture dominante, pour récuser la vanité et l’infantilisme du loisir brut : « voyons, je ne regarde pas les films de zombies pour les voir trucider les vivants, il faut le comprendre comme une dénonciation du consumérisme ! ». Aujourd’hui, ce discours avançant cette lecture du loisir comme le prisme pastiché de la réalité se retourne contre les fans de mondes imaginaires. Ils se voient imposer une acceptation politisée de leur loisir qu’eux-mêmes ont initiée.

rebels against nothing

Mais la dernière raison de cette transformation est à la fois plus profonde, plus complexe et bien plus casse pied. L’industrie de l’entertainment s’est emparée des loisirs et de la culture geek. A l’origine, cette culture basée autour du jeu et des mondes imaginaires était une contre-culture, à la manière de la culture punk ou de la culture jazz à leurs débuts. L’industrie a désormais fait main basse sur les éléments les plus en vue de cette culture : il ne se passe plus une année sans une grosse sortie de film ou série de science-fiction ou de fantasy (à ce sujet chers lecteurs, je vous recommande de ne pas passer à côté de la sublime réédition de Dark Crystal, qui vient tout juste de sortir).

Mais la transition de culture populaire à culture dominante ne s’est pas effectuée : on apprécie de voir Amazon produire une série Le Seigneur des Anneaux, mais si vous citez le seigneur elfe Gil-Galad dans votre dissertation de philosophie, il est probable que votre professeur rechigne à vous mettre tous les points.

On se tape un bon 5/20, mais c’est irrésistible

Aussi, l’industrie de l’entertainment profite de l’image « rebelle » dont jouit la culture geek pour se placer elle-même en rebelle par rapport à ce qu’elle définit comme « le pouvoir », ou « les fachos » pour les plus intimes. Ils font croire que leur pensée est une contre-culture en les faisant porter par une façade imaginaire, parce que le support sur lequel ils impriment leur idée reste la culture pop. Pour faire simple, l’industrie hollywoodienne du Progrès se positionne en mouvement contre culturel parce que les icônes qu’elle agite devant nos museaux agacés proviennent de la culture populaire.

« Regardez, il tue des aliens et vole dans l’espace, et en plus il dit que Trump est méchant et qu’il ne faut pas mégenrer son chat, contrairement à ces puissants [qui ??] qui nous disent que le racisme est bien ! ».

La doxa progressiste du Camp du Bien règne sans partage, dans les médias, le show business, la politique, mais l’entertainment nous pousse à croire que c’est rebelle que d’être progressiste.

Usine à polémiques

Cette industrie, qui a complètement investit la culture pop, pratique la technique marketing bien connue de l’endorsement : il s’agit de vendre un produit en y associant une célébrité par syllogisme. Par exemple, James Bond porte des montres Oméga, si vous aimez James Bond, portez des Omégas comme lui, ainsi vous serez proche de votre héros.

Dans le monde geek, où l’identité se construit énormément en fonction de figures d’attachement imaginaires, cette technique est particulièrement redoutable. J.K. Rowling l’a très bien compris, en essayant à plusieurs reprises de montrer a posteriori les passerelles entre ses héros et des positions politiques progressistes.

De cette pression culturelle ressort une fracture immense et qui s’agrandit dans la sphère ludiste. A présent, il devient impossible de produire une œuvre sans qu’une polémique y soit assortie. On l’a vu lors de la bande annonce du jeu Cyberpunk, lors de la mise en avant du prochain super héros des studios Marvel, et même lorsque le sexe du chat d’un film de super héros a été révélé. Lors des conventions, événements culturels majeurs pour le monde geek (par exemple la Japan expo, plus important rassemblement de France), il devient impossible de monter des tables de jeu de rôles sans que soit posée la question de la X-Card ou de la représentativité des différentes sexualités au sein de la partie.

Il est urgent que les mondes imaginaires le redeviennent. Nous devons systématiquement dénoncer et refuser les avances grossières de l’industrie de l’entertainment qui cherche à faire passer un message à travers des éléments culturels de divertissement.

Un commentaire

  1. Bonjour,

    Je voudrai abonner un ami votre blog. Il est atteint de progressisme aigu et je souhaite qu’il fasse juste du jeu de rôle en cessant de harceler les gens avec des onomatopées politiques hors sujets.

    Êtes vous remboursé par la sécurité sociale ?

    Merci pour vos réponses.

    J'aime

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