Ministers can’t code

Le gouvernement a donné ce 18 février une conférence en direct sur Twitch, dans un exercice convenu, mal ajusté et fade.

Après la découverte des logiciels de traitement de texte il y a dix ans, celle d’internet il y a huit ans et celle des réseaux sociaux il y a beaucoup trop longtemps, le gouvernement vient d’apprendre, probablement au hasard des confidences d’un stagiaire, qu’il existait d’autres canaux d’information que la RTBF télévision nationale. Tout à leur enthousiasme, ils se sont empressés d’ignorer leurs retentissants échecs passés (le site internet de Ségolène Royal ou le fil Twitter de Marlene Schiappa, par exemple) et se sont bousculés pour prendre la parole sur cette “nouvelle” plateforme.

Une plateforme à succès

Pour ceux qui vivent dans une grotte, Twitch existe depuis bientôt huit ans. Cette plateforme est issue de Justin.tv, un service de streaming et VOD avec live chat. Chaque utilisateur peut créer sa chaîne, sur laquelle il diffuse (ou stream) des images en direct, et n’importe quel utilisateur peut intervenir sur une boîte de dialogue (ou chat) ouvert en permanence.

En d’autres termes, c’est comme si Pujadas avait ouvert sa propre chaîne, se filmait en train de présenter le JT et répondait en direct aux questions posées par les spectateurs, dits viewers. Twitch est le secteur de ce service dédié aux jeux vidéos et à l’e-sport en général.  

Ce vent de liberté dans une industrie média peu accessible a fait de Twitch un succès. Le segment fut racheté par Amazon pour la coquette somme de 970 millions de dollars en août 2014.

Si tout le monde peut créer sa chaîne ou juste interagir sur Twitch, les 35 millions de visiteurs uniques par mois appartiennent principalement au fourre-tout de la catégorie “jeunes” : entre quinze et trente-cinq ans, baignés de culture geek, ultra réactifs et maniant au moins un minimum les codes de communication d’Internet.

Très exactement le public que Macron et son équipe peinent à amener dans leur fameux Débat National. Selon le New York Times, la population touchée et impliquée est celle des retraités.

Plutôt que de pousser ces jeunes récalcitrants à se joindre aux assemblées du troisième âge, l’équipe gouvernementale a pris le pari d’aller chercher les jeunes là où ils se trouvent. Sur Twitch, donc.

Quand plein d’entrain, ils vont sur Internet, et que Internet.

Mais ce qui aurait pu être une bonne idée s’est transformé en ce genre de soirées d’où on se débrouille pour partir tôt.

À 28 pour servir la soupe

Dix Ministres, deux présentateurs, onze modérateurs, trois plateformes de diffusion, pendant onze heures non stop, en direct sur n’importe quel terminal doté d’une connexion.

Pour un peu, on croirait la bande-annonce d’un reality show à la mode.

Le Grand Débathon a été co-organisé par la chaîne Accropolis de Twitch en partenariat avec le gouvernement.

Les ministres et présentateurs se sont relayés pendant onze tours de cadran pour évoquer cinq thèmes ; la transition écologique, la fiscalité et les dépenses publiques, la démocratie et la citoyenneté, l’organisation de l’Etat et des services publics, et les jeunes et la politique. En guise de Grand Débathon, on a droit à Grand Oral de l’ENA Simulator 2019.


Grand Oral de l’ENA Simulator, aussi rasoir que le vrai concours !

Premier décalage : les préoccupations principales de cette tranche d’âge sont, dans le tiercé dans l’ordre, le terrorisme (à 55% contre 45% dans la population totale), l’immigration et le chômage.

Pendant onze heures, les modérateurs trient les questions postées en direct dans le chat pour rendre l’interactivité de la plateforme. Les ministres, eux, bavardent avec ce qu’on peut difficilement appeler des contradicteurs : Usul, le Youtuber larbin de Médiapart, Marinette, une Youtubeuse (ne dépassant pas les 25 000 abonnés) qui aime se répandre sur les poils des femmes et à quel point elles sont oppressées, des représentant.e.s du collectif On Est Prêts, fervents partisans de taxes vexatoires pour sauver les marsouins arboricoles de Lautréanie du Sud, des “jeunes” invités on ne sait sur quel algorithme aléatoire… Rien de représentatif, que du consensuel. Les préoccupations d’un autre âge sont égrainées sur un ton lénifiant faussement enjoué. C’est La Chaîne Parlementaire sans vieux.

Pour le débat d’idées, on repassera.

Jeans et costumes cravate

On peut raffoler du navarin d’agneau, baver devant une tarte aux fraises, et pourtant grimacer à l’idée de mélanger ces deux plats.

C’est un peu le sentiment qui ressort de ce mariage râté de deux univers. Malgré le choix de média “jeune” et de format a priori interactif, la sauce n’a pas pris. En premier, les thématiques ne collaient pas avec les attentes de la cible. Ensuite, les attachés presse avaient fourni un “bingo” de mots “djeunss” à placer : “combo”, “fake”, “y’a pas de lézard” (expression déjà grossièrement ringarde en 1980)…

« À l’aise, Blaise ! Relax, Max! »

On avait l’impression d’assister à un double jeu de dupes, où les ministres faisaient semblant d’êtres cools, et les modérateurs prétendaient ne pas voir les commentaires à haute teneur en n’importe quoi des quelques curieux venus voir l’OVNI.

L’écran affichant le chat était placé derrière les invités, les isolant de ce qui était censé être le cœur de la démarche : la confrontation en direct avec une bonne dose de réalité web.

Uninstall plz

Au final, l’exercice aura rassemblé en tout environ 100 000 spectateurs (Joséphine Ange Gardien n’a pas encore de soucis à se faire), avec une moyenne de 7000 viewers en direct. À titre de comparaison, un match hors compétition de Starcraft II compte environ le double de viewers en moyenne.

Trop chers membres du gouvernement, Internet est un espace libre, où il ne suffit pas de s’afficher avec un Lego de R2D2 pour être pris au sérieux. Certains l’ont compris (on pensera à Joachim Son-Forget ou Henry de Lesquen) et ont pris le train en marche plutôt que de pédaler derrière deux fois plus fort. Beaucoup de médias « traditionnels » sont aussi largués que vous, comme en témoigne le hashtag #journalistscantcode.

Espérons que ce choc des cultures vous aura au moins fait prendre conscience d’une chose : l’anonymat et la liberté sur Internet sont rigoureusement non-négociables.

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